Poème – Marine à voile

Marine à voile

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Je souhaite que l’on burine dans le paysage nos pérégrinations poétiques, d’ériger hors des vallons de l’Allier les formes de notre pensée aux altières considérations et, par la puissance du plus appliqué des pinceaux peindre des colonnades de jouissance. Nous allons nous faire avaler par les églises romanes, tâter de la pierre d’ocre, fouler le royaume mystique où sent bon l’apesanteur de nos pas feutrés sur le dos des dalles taciturnes. Baiser les pieds d’un Rimbaud en croix cloué dans son extatique pose d’ange lunaire, sa couronne d’absinthe mordant son crâne de génie, et lui soutirer ses plus beaux songes, en lui murmurant que les aubes nous serons comme des liqueurs nouvelles, des parfums enivrants de soleils vermeils.

Puis nous montons un à un les barreaux d’une frêle échelle, laissant derrière nous le craquement du vert phtalocyanine des bois de la Pannessière. L’été battant son plein l’opéra des chemins séculaires nous laissent arrimer au ponton céleste de l’Amour, rouler nos yeux dans le sens des aiguilles de nos langues, boas voraces aux élancements sauvages.

Je lâche le jus nacré parmi les pierres du XII ème siècle, et mon onctueuse meringue se répand au coeur de ton élégante corolle décalottée, Oh Marine! Et après ce prélude nous voici cheminant l’ordre supérieur de la vie, de l’Esprit noble, je gravis alors les échelons lumineux de ton être jusqu’à ton hostie d’âme sacrée, fondant et délicat palet descendant le toboggan de mon excitation spirituelle. Que Dieu baigne de son coton céleste nos « putti » si savamment peints et aux voiles plumées, angelots florentins du quattrocento nous hissant plus loin encore dans notre voyage, derrière l’horizon, là où commence le rythme cardiaque de l’univers.

Midi éclate, l’âpre soleil fait pailleter ses rayons sur nos épaules nues, nous longeons un vaste champ de blé qui s’épuise dans le paysage, et où nous posons nos miches fatiguées. Je sors de mon sac de lin l’attirail de notre vaste appétit, le choix de nos armes culinaires, étalant tout ce bel ensemble sur un drap carré. Il y a parmi ces mets l’hirsute pompe aux grattons à la chair jaune, aux crevasses alpines qui cachent des pépites de porc craquantes, un modeste vin des caves de Saint-Pourçain nommé la « ficelle », lasso viticole jeté à la gueule de l’ivresse, des tomates qui se font éventrer sous l’enclume de nos dents, des pêches juteuses, du pain de seigle, ce vaste et noir galet à la mie brune où quelques alvéoles laissent se reposer des tranches de noix. Concerto d’une tranche de vie où l’expertise de nos palais buccaux relèvent dans ce repas le plus exquis des plaisirs gustatif, ainsi nous pouvons étaler nos corps sur la paille chaude, baisser les voiles du sommeil et digérer dans la  tambouille des heures champêtres.

Puis nous arrivons sur Moulins, le pont Régemortes élance son bras puissant contre la tortueuse rivière, le rythme de la mécanique nous succède, les roues filent sur l’asphalte bouillonnant, et notre marche continue jusqu’à la place d’Allier. Nous entrons au Grand Jus où nous attend notre charmant peintre Duquène, lion d’argent, un mégot ébouriffé d’extase aux lèvres, l’oeil d’aigle serein et fier de son panorama, de sa maîtrise des lieux et d’une admirable modestie, voilà un bel et vrai Artiste. Nous hélons un célèbre serveur, Manu, petit bonhomme, playmobile super-mobile, tiré à quatre épingles, sa démarche est chapelinesque, son teint est un merveilleux mélange du Portugal, un peu « terre de sienne naturelle », et où ses rides ont un sourire profond. Ses broussailleux sourcils semblent comme des antennes servant à repérer la moindre commande, il porte une trousse en guise de gaine où il répond parfois en tirant ses euros dans le ventre du client, dispersant ainsi ses cartouches jaunes et rouges sur les tables. Parfois son regard laisse présager un mystère insoluble, insistant sa rétine joyeuse sur vous tout en laissant subrepticement une ironie mordante où vous vous demandez s’il plaisante ou non. Il plaisante, naturellement.

Son air est plus enjoué que la mièvre fresque bucolique qui s’étale au plafond, il est plus agile que les lianes boisées Art nouveau, plus rapide que ses propres reflets dans les mille et une glaces, il est plus vivant que le brouhaha tout entier quand les lieux sont au complet. Sa malice est plus drôle que le plus noble des clowns, il est au-delà même du plus simple comique, sa matière est faite de légèreté et de l’esprit de retrait le plus beau qui soit. C’est un homme de concert sans l’instrument, il l’est lui-même, il use de ses propres cordes, l’épaisseur de son humeur joyeuse papillonnante repose comme un sublime nappage sur la tête de ses clients. C’est dans ce décor de fête que nous tissons le verbe, prolongeant nos paroles parmi les fusées qui éclatent de la machine à café, ce Nautilus infernal, c’est ainsi que nous laissons Duquène vaquer à ses occupations en lui promettant de passer bientôt à son vernissage.

Le ciel vespéral allume les flèches des gros gâteaux gothiques de la ville, l’air siffle les pierres de calcaire de Notre-Dame de l’Annonciation, et je te prends par la main, Oh chère Marine, apparat suprême qui étincelle mon coeur ardent! Je te baise les orteils, ces rameurs de l’excellence, et je tricote sur tes délicats créneaux ma langue amoureuse, en montant les escaliers de tes jambes dorées. J’ai l’âme frémissante auprès de ta source érotique, et la fente du heaume musclé de mon bas-ventre respire ta peau enchanteresse, il monte comme monte la marée, mes mains font un massage puissant dans ton précieux épiderme. J’approche de tes yeux rieurs, tes sourcils arc-boutés esquissent dans le ciel de ton front un sentiment extatique près de mon baiser qui s’apprête à envahir la douceur de ton visage, de ta sublime bouche. Et je fonds mon âme dans la tienne, fusionnant toutes les fibres de mon être à ta chlorophylle dionysiaque, sentant les tremblements volcaniques de nos carcasses entrer en éruption, le monde est en suspens, le temps a fait fondre ses aiguilles, le réel est saisi des forces telluriques qui s’opèrent dans l’élévation cosmique, et enfin explose dans une apothéose gracieuse où la danse de nos coeurs n’en finissent plus d’étreindre l’éternité!

Je t’aime.

AnthonyPERROT©

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